Cameroun

Cameroun : les dérives présumées du renseignement entre rivalités de pouvoir et surveillance privée

Des informations sensibles, des rapports contradictoires et des pratiques de surveillance alléguées posent la question du contrôle des services de renseignement camerounais.

Les services de renseignement camerounais sont décrits comme traversés par des rivalités de pouvoir, des difficultés de fonctionnement et des utilisations présumées d’informations sensibles en dehors de leur cadre officiel. Des témoignages et éléments d’enquête font état d’une circulation de données de surveillance au profit d’intérêts particuliers, tandis que plusieurs réseaux chercheraient à peser sur les canaux d’information parvenant à la présidence.

Ces éléments doivent être distingués des faits établis par la justice. Ils reposent en partie sur des sources, des témoignages et des accusations réciproques. Certains responsables cités rejettent les griefs formulés à leur encontre. Ils mettent néanmoins en lumière une question centrale : lorsque le renseignement est perçu comme un instrument de rivalité ou de pression, la mission de protection de l’État et des citoyens est fragilisée.

Une compétition pour l’accès au chef de l’État

Autour du président Paul Biya, plusieurs responsables et réseaux sont présentés comme engagés dans une lutte d’influence autour de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE), chargée du renseignement extérieur. Parmi les noms évoqués figurent Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence de la République, Samuel Mvondo Ayolo, directeur du cabinet civil, Oswald Baboke, directeur adjoint du cabinet civil, ainsi que des proches de la présidence.

L’enjeu ne résiderait pas seulement dans le contrôle administratif d’un service, mais dans la capacité à orienter les informations reçues par le chef de l’État. Des rapports contradictoires peuvent ainsi devenir des instruments de pouvoir, chaque camp cherchant à imposer sa lecture d’un dossier sensible.

Deux affaires sont notamment citées pour illustrer cette concurrence : la tentative de diffusion de documents présentés comme des décrets présidentiels dans les locaux de la radio-télévision publique, et les interrogations liées aux écarts entre la production d’or au Cameroun et les exportations officiellement déclarées. Selon les éléments rapportés, des notes différentes sur ces dossiers auraient été transmises à la présidence.

Cette bataille informationnelle s’inscrit dans un contexte politique plus large, marqué par le poids durable des réseaux institutionnels et sécuritaires. L’histoire des rapports entre pouvoir, sécurité et opposition reste d’ailleurs un sujet structurant dans le pays, comme le rappelle l’article consacré à Paul Biya, à la mémoire de la guerre et aux héritages de la Françafrique.

Le cas Léopold Maxime Eko Eko et les accusations croisées

Léopold Maxime Eko Eko a dirigé la DGRE durant plus de dix ans. Son parcours est au cœur des tensions relatées autour du renseignement camerounais. À la fin de l’année 2020, un projet de nomination comme ambassadeur au Brésil aurait été envisagé. Celui-ci y aurait vu une tentative de l’écarter de Yaoundé. Le décret n’aurait finalement pas été signé.

Dans la suite de ce conflit, Léopold Maxime Eko Eko aurait accusé Ferdinand Ngoh Ngoh d’avoir contribué à réduire les moyens de la DGRE et d’être à l’origine de manœuvres dirigées contre lui. Il aurait également transmis un rapport mettant en cause le secrétaire général de la présidence dans la gestion de fonds liés à la lutte contre le coronavirus.

Ferdinand Ngoh Ngoh a été convoqué devant le Tribunal criminel spécial dans ce dossier, selon les éléments rapportés. Il ne s’y serait pas présenté. Une opération visant à l’interpeller aurait été suspendue après une confrontation avec sa garde. Léopold Maxime Eko Eko avait alors été chargé d’enquêter sur lui.

En janvier 2023, l’ancien patron de la DGRE aurait remis à Paul Biya un rapport mettant en cause Ferdinand Ngoh Ngoh dans un projet de coup d’État. Quatre jours après l’arrivée de cette note à la présidence, Léopold Maxime Eko Eko a été arrêté dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat du journaliste Martinez Zogo. Il est depuis placé en détention provisoire à la prison centrale de Kondengui.

La proximité des événements nourrit les interrogations, mais elle ne permet pas, à elle seule, d’établir un lien de cause à effet. Léopold Maxime Eko Eko voit dans cette séquence une manœuvre dirigée contre lui ; Ferdinand Ngoh Ngoh conteste les accusations portées contre lui.

Quand les données de surveillance sortent des circuits officiels

Le renseignement collecte, par nature, des informations confidentielles. Le problème apparaît lorsque ces informations sont utilisées à des fins personnelles, commerciales ou de règlement de comptes. Plusieurs récits font état de fuites présumées de données issues de surveillances téléphoniques ou de dispositifs de suivi.

Justin Danwe, alors directeur des opérations de la DGRE, est notamment présenté comme ayant transmis des informations sensibles à Modeste Mopa Fatoing, ancien directeur général des impôts. Il est également décrit comme ayant entretenu des liens étroits avec l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga. Selon les éléments rapportés, des informations de surveillance auraient servi à renforcer des relations ou à exercer une pression sur des responsables, y compris au-delà des frontières camerounaises.

Des témoignages anonymisés décrivent aussi un accès présumé à des relevés téléphoniques et à des données de déplacement pour une somme de 25 000 francs CFA, dans le cadre d’un conflit conjugal. Dans un autre cas, un homme d’affaires affirme avoir été averti que ses communications étaient écoutées lors d’un contentieux concernant une cargaison. Il dit avoir ensuite diffusé de fausses indications par téléphone afin d’orienter des contrôles vers un concurrent.

Un journaliste enquêtant sur une affaire de corruption aurait, pour sa part, reçu des informations précises sur ses habitudes quotidiennes, notamment l’heure à laquelle il éteignait la lumière. Sans menace explicite, un tel procédé peut être interprété comme une intimidation : il indique à la personne visée que ses déplacements et son intimité ne lui appartiennent plus entièrement.

Un maillage de surveillance jusque dans la vie ordinaire

La Direction de la surveillance du territoire (DST) est également évoquée dans ces récits. Une agente travaillant officiellement dans l’administration aurait déclaré agir sous une autre identité pour ce service. Sa mission aurait consisté à repérer des publications émanant de journalistes, d’opposants ou de simples internautes, puis à rédiger des notes de renseignement sur leurs auteurs.

Dans cette logique, une publication critique sur Facebook pourrait conduire à l’ouverture d’un dossier ou à l’identification de son auteur. Cette possibilité pose une question fondamentale sur la frontière entre veille sécuritaire, suivi des opinions publiques et surveillance politique.

Le recrutement de jeunes informateurs serait aussi une composante du dispositif. Un ancien étudiant raconte avoir été convié à une réunion présentée comme associative, avant de comprendre qu’il s’agissait d’une opération informelle de recrutement pour des missions de surveillance de quartier. Des promesses d’emplois publics ou de revenus stables auraient été avancées pour attirer des volontaires.

Les personnes susceptibles de transmettre des informations ne se présenteraient pas nécessairement comme des agents. Elles pourraient exercer dans l’administration, les affaires, la restauration ou d’autres secteurs. Cette présence diffuse faciliterait l’accès à des cibles, mais rendrait aussi difficile l’identification des limites réelles de la surveillance.

La précarité des services, facteur de dérives alléguées

Selon plusieurs sources citées, la DGRE aurait connu un affaiblissement matériel important. Le manque de moyens aurait conduit certains agents à vendre des notes de synthèse ou des renseignements à bas prix. Dans ce cadre, l’information confidentielle risque de devenir une marchandise plutôt qu’un outil au service de la sécurité nationale.

Cette situation alimenterait un cercle dangereux : moins un service est doté de ressources et encadré, plus ses agents peuvent être exposés aux influences, aux clientélismes et aux intérêts privés. Les conséquences ne concernent pas uniquement les luttes entre responsables. Elles touchent aussi les citoyens, les journalistes, les fonctionnaires, les entrepreneurs et toute personne susceptible de devenir une cible.

Les débats sur l’État camerounais ne peuvent être séparés de certaines continuités historiques, notamment celles liées à la répression politique et à la construction institutionnelle après l’indépendance. Le retour sur la répression de l’UPC et l’indépendance du Cameroun permet de replacer ces enjeux dans une histoire plus longue des rapports entre sécurité, pouvoir et contestation.

Pourquoi le contrôle du renseignement est un enjeu démocratique

Un service de renseignement a besoin de discrétion pour accomplir certaines missions de prévention et de sécurité. Mais cette exigence ne dispense pas d’un contrôle légal et institutionnel. La protection des communications, de la vie privée et de la liberté d’expression suppose des garanties contre l’usage arbitraire des outils de surveillance.

Lorsque des informations confidentielles circulent entre clans, responsables administratifs ou acteurs économiques, la confiance envers les institutions se dégrade. Lorsque des citoyens pensent pouvoir être suivis pour une publication, un conflit privé ou une activité professionnelle, l’autocensure peut remplacer le débat public.

Les accusations relatives aux services de renseignement camerounais soulignent donc moins une seule affaire qu’un enjeu structurel : la nécessité de distinguer clairement la sécurité de l’État, les rivalités politiques et les intérêts particuliers.

FAQ

Quel est le rôle de la DGRE au Cameroun ?

La Direction générale de la recherche extérieure, ou DGRE, est présentée comme le service chargé du renseignement extérieur. Les éléments rapportés évoquent toutefois son implication dans des rivalités institutionnelles et la circulation présumée d’informations sensibles au sein de réseaux de pouvoir.

Les accusations de surveillance privée sont-elles prouvées ?

Les cas évoqués reposent sur des témoignages et des sources d’enquête. Ils soulèvent des soupçons sérieux, mais ne doivent pas être confondus avec des décisions de justice définitives ou avec des faits juridiquement établis dans chaque situation.

Pourquoi les rapports de renseignement sont-ils au cœur des rivalités ?

Parce qu’ils peuvent influencer l’appréciation d’une crise, d’un responsable ou d’un dossier par les plus hautes autorités. Des rapports contradictoires donnent à différents réseaux la possibilité de défendre des versions opposées des mêmes événements.

Christiano Btf

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