Cameroun : renseignement d’État, rivalités de pouvoir et dérives privées

Des informations sensibles aux surveillances présumées de particuliers, une enquête décrit les tensions qui traversent les services de renseignement camerounais.
Au Cameroun, les services de renseignement se trouvent au croisement d’enjeux de sécurité, de rapports de force institutionnels et d’intérêts privés présumés. Une enquête publiée par Jeune Afrique décrit une Direction générale de la recherche extérieure (DGRE) fragilisée à la fois par les rivalités entre réseaux proches de la présidence et par la circulation d’informations de surveillance en dehors des cadres officiels.
Les éléments rapportés dessinent un système dans lequel les notes de renseignement peuvent devenir des instruments d’influence. Ils évoquent également des cas présumés de surveillance de citoyens ordinaires, de journalistes ou d’hommes d’affaires. Ces récits reposent sur des sources citées par l’enquête ; ils doivent donc être distingués des faits établis par une décision de justice.
La DGRE au cœur de rivalités au sommet
La DGRE est présentée comme le service chargé du renseignement extérieur. Selon l’enquête, plusieurs réseaux autour du président Paul Biya chercheraient à peser sur cette structure et, surtout, sur les informations portées à la connaissance du chef de l’État.
Les noms de Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence, de Samuel Mvondo Ayolo, directeur du cabinet civil, d’Osvald Baboke, directeur adjoint du cabinet civil, de Chantal Biya et de Franck Emmanuel Biya sont évoqués dans ce contexte de compétition d’influence. L’enjeu ne serait pas seulement le contrôle administratif d’un service : il concernerait aussi la capacité à faire remonter une lecture particulière des événements par le biais de rapports confidentiels.
L’enquête s’appuie notamment sur deux dossiers ayant donné lieu à des versions divergentes : l’affaire des faux décrets présidentiels et le dossier de l’or camerounais. Dans le premier cas, un homme s’était présenté dans les locaux de la radio-télévision publique avec des documents présentés comme des décrets présidentiels. Dans le second, un rapport d’une organisation de transparence minière avait, en 2023, relevé un écart important entre la production d’or et les exportations officiellement déclarées.
Ces épisodes illustreraient la coexistence de canaux d’information concurrents. Lorsque le sommet de l’État reçoit des notes contradictoires, la fiabilité de l’analyse, la chaîne de décision et l’autonomie des services deviennent des questions centrales.
Le cas Léopold Maxime Eko Eko et l’affrontement avec Ferdinand Ngoh Ngoh
Léopold Maxime Eko Eko, ancien patron de la DGRE, a dirigé le service pendant plus de dix ans. L’enquête retrace une rivalité qui se serait intensifiée à partir de 2020, lorsqu’un projet de nomination comme ambassadeur au Brésil aurait été envisagé. Selon les éléments rapportés, l’intéressé y aurait vu une tentative de l’écarter de Yaoundé ; le décret n’aurait finalement pas été signé.
Par la suite, Léopold Maxime Eko Eko aurait accusé Ferdinand Ngoh Ngoh d’avoir contribué à réduire les moyens de la DGRE et d’être à l’origine de manœuvres dirigées contre lui. Il aurait aussi transmis à la présidence un rapport mettant en cause le secrétaire général de la présidence dans la gestion de fonds liés à la lutte contre le Covid-19.
Ferdinand Ngoh Ngoh a été convoqué devant le Tribunal criminel spécial dans ce dossier, selon le récit rapporté. Il conteste les accusations formulées contre lui. L’enquête indique qu’une opération de police visant à l’interpeller à son domicile avait été suspendue, après qu’il se fut trouvé entouré de sa garde armée.
En janvier 2023, Léopold Maxime Eko Eko aurait remis au président Paul Biya les conclusions d’une enquête mettant en cause Ferdinand Ngoh Ngoh dans un projet de coup d’État. Quelques jours plus tard, l’ancien chef de la DGRE a été arrêté dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat du journaliste Martinez Zogo. Il est depuis placé en détention provisoire à la prison centrale de Kondengui, d’après les éléments cités.
La proximité chronologique de ces événements nourrit les interrogations soulevées par l’enquête. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, d’établir un lien de causalité entre la transmission de ce rapport et l’arrestation de Léopold Maxime Eko Eko.
Quand des données de surveillance sortent du cadre officiel
Au-delà des luttes internes, l’enquête décrit des usages privés présumés de renseignements recueillis par l’État. Des données téléphoniques, des informations sur des déplacements ou des notes confidentielles auraient ainsi pu être transmises à des personnes extérieures aux services habilités.
Un ancien agent opérant sous le prénom d’emprunt de « Martial » affirme avoir mis en relation, en 2020, un homme souhaitant surveiller son épouse avec un agent chargé des interceptions. Ce client aurait obtenu des relevés téléphoniques et des informations sur les déplacements de sa femme pour 25 000 francs CFA. Ce témoignage, s’il était confirmé, poserait la question du respect de la vie privée et du contrôle effectif des outils de surveillance.
L’enquête rapporte aussi le témoignage d’un homme d’affaires, désigné sous le prénom de « Pegy », qui dit avoir été averti par ses contacts que ses communications étaient surveillées alors qu’une de ses cargaisons intéressait les douanes. Il affirme avoir ensuite donné de fausses indications au téléphone afin d’orienter les contrôles vers les véhicules d’un concurrent. Il dit également avoir demandé un rapport compromettant contre un fonctionnaire avec lequel il était en conflit, lequel aurait été affecté à plus de 1 000 kilomètres de Yaoundé.
Un journaliste, appelé « Zacharie » dans l’enquête, raconte pour sa part avoir reçu des informations détaillées sur ses habitudes quotidiennes alors qu’il travaillait sur un dossier de corruption. Le simple fait de savoir qu’il était suivi aurait suffi, selon son témoignage, à l’inciter à renoncer à poursuivre ses investigations.
Dans un autre volet, Justin Danwe, alors directeur des opérations de la DGRE, est présenté comme ayant transmis des informations sensibles à Modeste Mopa Fatoing, ancien directeur des impôts, ainsi qu’à l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga. L’enquête affirme que ces renseignements auraient servi à renforcer des relations et à exercer des pressions. Ces assertions relèvent des sources mobilisées par l’enquête et appellent, le cas échéant, des vérifications judiciaires.
Un réseau d’informateurs au plus près de la population
La surveillance ne reposerait pas uniquement sur les structures centrales. Selon plusieurs témoignages rapportés, des agents sous couverture seraient présents dans l’administration, les entreprises et différents secteurs de la société. Une femme désignée sous le prénom de « Catherine » affirme travailler officiellement dans la fonction publique tout en accomplissant des missions pour la Direction de la surveillance du territoire (DST).
Sa mission aurait consisté à identifier des publications de journalistes, d’opposants et de citoyens ordinaires, puis à rédiger des notes de renseignement sur leurs auteurs. Dans cette configuration, une critique publiée sur Facebook pourrait être versée dans des fichiers de l’État.
L’enquête évoque aussi le recrutement informel de jeunes en situation précaire. « Alphonse », alors étudiant, dit avoir été invité à ce qu’il croyait être une réunion associative avant de découvrir une proposition de missions de surveillance dans son quartier. Il aurait refusé. D’autres accepteraient, selon le récit recueilli, en raison de promesses de poste dans la fonction publique ou de salaire stable.
La présence d’informateurs au sein de la vie quotidienne complique toute perception claire de la frontière entre veille de sécurité et surveillance politique ou personnelle. Dans un pays où les expériences avec les institutions peuvent déjà être marquées par des rapports de force, comme le rappelle ce récit de deux passages en cellule à Yaoundé, la transparence sur les procédures revêt un enjeu particulier.
La précarité des agents et la marchandisation présumée du renseignement
Selon l’enquête, l’affaiblissement matériel de la DGRE aurait favorisé la revente de notes de synthèse et d’informations confidentielles à bas prix. Des sources évoquent un service ne disposant parfois pas des moyens élémentaires nécessaires à son fonctionnement.
Cette pénurie présumée aurait créé un terrain propice à la monétisation des informations et à l’utilisation d’outils publics pour des règlements de comptes ou des transactions privées. Le renseignement perdrait alors sa vocation première de protection de l’État pour devenir une ressource accessible à ceux disposant de contacts ou d’argent.
Ces dysfonctionnements allégués touchent directement aux garanties de confidentialité, à l’égalité des citoyens devant l’administration et à la crédibilité de l’État. Ils rappellent aussi que les réalités institutionnelles pèsent sur la vie des Camerounais, y compris pour ceux qui envisagent un changement de trajectoire ou un retour au pays, comme l’illustre ce témoignage de réinstallation au Cameroun après dix ans aux États-Unis.
FAQ
Quel est le rôle de la DGRE au Cameroun ?
La Direction générale de la recherche extérieure est présentée comme le service chargé du renseignement extérieur. L’enquête évoque toutefois l’existence de plusieurs circuits concurrents autour de la présidence.
Les accusations de surveillance privée sont-elles judiciairement établies ?
Les cas rapportés reposent sur des témoignages et des sources d’enquête. Le texte ne permet pas de les présenter comme des faits établis par une décision de justice.
Pourquoi les rapports contradictoires posent-ils problème ?
Des notes divergentes peuvent refléter des rivalités entre réseaux et compliquer l’évaluation des informations transmises au plus haut niveau de l’État.



