Drogue en Côte d’Ivoire : pourquoi la jeunesse est particulièrement exposée

Trafic, consommation, prévention et prise en charge : l’ampleur d’un phénomène qui touche particulièrement les moins de 35 ans.
La Côte d’Ivoire est confrontée à une progression préoccupante de la circulation et de la consommation de drogues. Longtemps décrite comme une zone de transit, l’Afrique de l’Ouest est aussi devenue un espace majeur de consommation. En Côte d’Ivoire, le phénomène concerne notamment le cannabis, la cocaïne, l’héroïne et des produits pharmaceutiques détournés de leur usage médical.
Les jeunes de moins de 35 ans constituent le public le plus touché par l’usage de drogues, selon les rapports cités de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Face à cette situation, la réponse repose sur plusieurs axes : démantèlement des points de vente, lutte contre les réseaux, sensibilisation des familles et accompagnement sanitaire des personnes dépendantes.
L’Afrique de l’Ouest, du transit à la consommation
Entre 2019 et 2022, au moins 57 tonnes de cocaïne ont transité vers la sous-région ouest-africaine, selon l’ONUDC. La Côte d’Ivoire représente 3,5 tonnes de ce volume. Ces données illustrent l’importance des routes empruntées par les trafiquants sur le littoral et depuis les pays voisins.
Cette position géographique expose le pays à une disponibilité accrue des substances illicites. Mais le problème ne se limite pas aux flux internationaux de cocaïne. Dans les quartiers urbains comme dans d’autres zones du pays, les forces de sécurité constatent également la présence de cannabis, de crack, d’héroïne et de tramadol utilisé hors cadre médical.
Le détournement de médicaments constitue un enjeu spécifique. Les produits pharmaceutiques, lorsqu’ils sont utilisés sans prescription ni suivi médical, peuvent s’ajouter aux drogues illicites dans les pratiques de consommation. Le tramadol est cité parmi les substances retrouvées lors de plusieurs interventions.
Aboisso et Abidjan : des opérations contre les points de vente
Dans la région du Sud-Comoé, Aboisso est présenté comme un point stratégique sur des itinéraires de transit longeant la côte ou provenant de pays limitrophes. Les unités antidrogue de la gendarmerie y mènent des opérations ciblées à partir de renseignements recueillis sur le terrain.
Dans le quartier de Sokoura, deux hommes âgés de 30 et 35 ans ont été interpellés dans un lieu de consommation et de vente. Les saisies mentionnées comprennent 58 doses de crack et d’héroïne, 89 boulettes de cannabis ainsi que 67 comprimés de tramadol.
Pour l’année 2024, les 20 unités antidrogue de la gendarmerie nationale, dont celle d’Aboisso, ont enregistré 2 058 interpellations. Elles ont également saisi plus de 170 millions de francs CFA en espèces. Ces chiffres donnent une indication de l’activité des réseaux et de l’ampleur des moyens financiers qui peuvent y être associés.
À Abidjan, la Direction de la police des stupéfiants et des drogues (DPSD) intervient également contre les réseaux de distribution. Dans la commune d’Abobo, une opération a conduit au démantèlement d’un réseau lié à des produits pharmaceutiques détournés, avec plus de deux tonnes saisies.
Dans le quartier Colombie, deux fumoirs ont été identifiés puis détruits. Les forces engagées ont saisi 10 kilogrammes de cannabis, 50 doses de cocaïne et d’héroïne, ainsi que plus de 200 capsules de tramadol. Une douzaine de jeunes consommateurs ont aussi été interpellés.
Une difficulté : l’adhésion des quartiers à la lutte contre les trafics
Les opérations de police ne se déroulent pas toujours sans tensions. Les agents spécialisés signalent que, lors du démantèlement de certains fumoirs ou de l’interpellation de vendeurs, des jeunes peuvent tenter de faire obstacle à leur action ou de récupérer une personne arrêtée.
Cette situation montre que la lutte contre les drogues ne relève pas seulement des interventions répressives. Elle suppose aussi une coopération avec les habitants, les parents, les responsables communautaires et les jeunes eux-mêmes. Sans ce relais local, les points de vente peuvent se reconstituer et les trafiquants conserver une forme de protection dans leur environnement immédiat.
La question de la protection des mineurs mérite une attention particulière. À Abidjan, les difficultés d’accès des jeunes à certains lieux et produits à risque interrogent plus largement la vigilance des adultes et des dispositifs de contrôle. Le sujet est également abordé dans cet article sur les failles de protection des mineurs face à l’alcool et au tabac à Abidjan.
Prévenir avant l’installation de la dépendance
La sensibilisation est menée parallèlement aux opérations de terrain. À Abobo, cinq commissaires de police ont été mobilisés pour informer les jeunes et leurs parents des dangers liés aux stupéfiants et aux médicaments consommés sans finalité médicale.
L’objectif est d’aider les familles à repérer certains comportements préoccupants et à mieux comprendre les conséquences possibles de la consommation. La prévention vise aussi à déconstruire la banalisation de certains produits dans les quartiers, notamment lorsque leur vente paraît visible ou facilement accessible.
Ce travail implique de rappeler qu’une substance présentée comme courante ou facilement disponible n’est pas pour autant sans risque. La pression du groupe, la curiosité, la proximité d’un vendeur ou l’exemple d’un proche peuvent participer à l’entrée dans la consommation. Le témoignage d’un patient suivi pour dépendance évoque ainsi une première expérimentation du cannabis à l’adolescence, dans un contexte familial.
Renforcer les échanges avec les jeunes est donc un levier de prévention. Cela suppose également de ne pas réduire les consommateurs à la délinquance : certaines personnes ont besoin d’un accompagnement médical et social pour sortir durablement de la dépendance.
Le soin et la resocialisation des usagers de drogues
En Afrique, 93 % des personnes prises en charge pour des troubles liés aux drogues sont des hommes, pour un âge moyen d’environ 30 ans, selon les données citées de l’ONUDC. Ce constat rejoint la forte exposition des jeunes adultes observée en Côte d’Ivoire.
À Abidjan, le Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction de la dépendance (CASA) prend en charge plus de 2 000 usagers de drogues dans une démarche de resocialisation. L’accueil n’est pas nécessairement conditionné à l’arrêt immédiat de la consommation. Les équipes cherchent d’abord à identifier le besoin principal de la personne, y compris lorsque celle-ci consulte pour des problèmes de santé apparemment distincts, comme des plaies chroniques.
Cette approche peut permettre d’établir un lien avec des personnes qui ne se sentent pas encore prêtes à entamer un sevrage. Selon les situations, elles peuvent ensuite demander une aide spécifique pour réduire ou arrêter leur consommation. Certains patients bénéficient notamment d’un traitement à la méthadone, utilisé comme produit de substitution.
L’accompagnement ne se limite donc pas à la question médicale. La resocialisation implique aussi de recréer des repères, de maintenir un accès aux soins et de soutenir les personnes confrontées à une dépendance installée depuis plusieurs années.
Une réponse coordonnée entre sécurité, prévention et santé
En Côte d’Ivoire, les actions de répression, de prévention et de soutien aux victimes liées aux drogues sont coordonnées par le Comité interministériel de lutte contre la drogue, le SILADE. La formation des acteurs et la recherche de financements pour déployer les programmes figurent parmi les besoins identifiés.
La lutte contre le trafic reste centrale, en particulier pour réduire l’offre et désorganiser les filières. Toutefois, les saisies et interpellations ne peuvent constituer l’unique réponse face à un phénomène qui touche directement les jeunes, les familles et les quartiers.
La sensibilisation précoce, l’implication de la population, l’attention portée aux mineurs et l’accès à des soins sans stigmatisation apparaissent comme des dimensions complémentaires. Cette logique de protection rejoint les enjeux soulevés par la prévention des conduites à risque chez les mineurs à Abidjan, où le rôle des adultes et des familles est également déterminant.
FAQ : drogue et jeunesse en Côte d’Ivoire
Quelles drogues sont citées comme particulièrement présentes en Côte d’Ivoire ?
Les substances mentionnées sont le cannabis, la cocaïne, l’héroïne, le crack et le tramadol ou d’autres produits pharmaceutiques utilisés en dehors d’un cadre médical.
Qui est le plus concerné par la consommation de drogues ?
Selon les rapports de l’ONUDC cités, les personnes de moins de 35 ans sont les plus affectées par la consommation de drogues en Côte d’Ivoire.
Existe-t-il une prise en charge pour les personnes dépendantes à Abidjan ?
Oui. Le CASA accompagne plus de 2 000 usagers de drogues dans une démarche de soins et de resocialisation. Certains patients peuvent recevoir un traitement de substitution à la méthadone.



