Histoire

Jean-Baptiste Belley, de l’esclavage à la Convention nationale

Né en Afrique, déporté à Saint-Domingue puis élu député en 1794, Jean-Baptiste Belley a défendu l’égalité avant de mourir emprisonné sous le Consulat.

Jean-Baptiste Belley occupe une place singulière dans l’histoire de la Révolution française. Né en Afrique, déporté enfant à Saint-Domingue et réduit en esclavage, il parvient à devenir un homme libre, un militaire, puis un représentant de cette colonie à la Convention nationale. Admis comme député en janvier 1794, il est considéré comme le premier député noir de l’histoire de France.

Son itinéraire est aussi indissociable des contradictions de son temps : l’affirmation des droits de l’homme, le maintien de l’esclavage colonial, l’insurrection à Saint-Domingue, puis l’abolition de 1794. Il se termine dans une prison de Belle-Île-en-Mer, où Belley meurt après son arrestation sous le Consulat.

De Gorée à Saint-Domingue : une enfance marquée par la traite

Jean-Baptiste Belley naît entre 1746 et 1747 sur l’île de Gorée, au Sénégal. Certains documents le désignent aussi sous l’appellation « Jean-Baptiste Belley dit Timba Bazé ». Cette mention est interprétée soit comme la trace d’un nom africain, soit comme un surnom.

Vers l’âge de deux ans, il est déporté à Saint-Domingue, territoire correspondant aujourd’hui à Haïti. Cette colonie française est alors l’une des plus prospères du monde atlantique, notamment grâce au sucre et au café. Cette richesse repose sur le travail forcé de centaines de milliers d’Africains réduits en esclavage.

Les traversées sur les navires négriers se déroulent dans des conditions extrêmement violentes et meurtrières. La survie de Belley jusqu’à Saint-Domingue constitue donc la première étape d’un destin exceptionnel, sans effacer la réalité du système qui l’a arraché à son lieu de naissance.

Pour mieux comprendre les liens entre expansion européenne, esclavage colonial et formation économique du monde moderne, lire aussi comment le capitalisme est apparu à travers l’expropriation, la colonisation et la racialisation.

Un homme libre de couleur dans une société inégalitaire

Vers l’âge de 17 ans, Jean-Baptiste Belley rachète sa liberté. Des archives du Cap-Français, dans les années 1770, le présentent comme un homme libre de couleur et comme perruquier. Cette liberté ne signifie cependant pas l’égalité avec les Blancs.

À Saint-Domingue, les libres de couleur peuvent exercer certains métiers, posséder des biens, s’enrichir et même posséder des esclaves. Ils demeurent toutefois soumis à des discriminations juridiques liées à leur couleur de peau. La hiérarchie coloniale sépare ainsi les Blancs, les libres de couleur et la grande masse des personnes esclavisées.

Belley rejoint ensuite les chasseurs volontaires de Saint-Domingue, une unité comprenant notamment des hommes libres de couleur. En 1779, il participe à l’expédition française menée contre Savannah, en Géorgie, alors occupée par les Britanniques. L’assaut échoue, mais cette expérience militaire marque son parcours. Il reçoit alors le surnom de « Mars », en référence au dieu romain de la guerre.

La Révolution française et les combats de Saint-Domingue

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, adoptée en 1789, affirme que les hommes naissent libres et égaux en droits. Dans les colonies, cette proclamation révèle immédiatement un profond décalage avec la réalité. À Saint-Domingue, environ 500 000 personnes sont encore réduites en esclavage.

Dans un premier temps, les revendications des libres de couleur portent surtout sur l’égalité des droits politiques avec les Blancs. Après l’échec du mouvement conduit par Vincent Ogé, exécuté en 1791, une première loi accorde en mai 1791 des droits limités à une partie des personnes libres de couleur. Le 4 avril 1792, une autre loi leur reconnaît les mêmes droits politiques qu’aux Blancs.

Parallèlement, l’insurrection des esclaves éclate dans le nord de Saint-Domingue en août 1791. Le soulèvement s’étend rapidement. Les sources disponibles ne permettent pas de reconstituer précisément le rôle de Belley au début de cette révolte. Il réapparaît toutefois dans les documents officiels en 1793, comme capitaine d’infanterie favorable aux commissaires civils de la République, Léger-Félicité Sonthonax et Étienne Polverel.

Lors du conflit qui oppose ces commissaires au gouverneur François Thomas Galbaud et à des colons blancs, Sonthonax sollicite l’appui de Noirs insurgés en leur promettant la liberté. Belley se joint à ces forces. Après les affrontements au Cap-Français, l’équilibre politique de la colonie est profondément bouleversé.

L’abolition de 1793 et l’entrée à la Convention

Face à l’insurrection, aux menaces espagnole et britannique, et à la nécessité de conserver Saint-Domingue dans l’espace français, les commissaires prennent une décision décisive. Le 29 août 1793, Sonthonax proclame l’abolition de l’esclavage dans le nord de la colonie. Polverel étend ensuite l’émancipation aux autres provinces.

Pour faire reconnaître cette transformation par la République, Saint-Domingue élit une délégation composée de Jean-Baptiste Belley, de Louis-Pierre Dufay et de Jean-Baptiste Mills. Les trois élus représentent la diversité de la colonie : Belley est noir, Dufay est blanc et Mills est métis.

À leur arrivée en France, ils sont arrêtés et emprisonnés, dans un contexte d’hostilité des intérêts coloniaux opposés à l’abolition. Ils parviennent à écrire à la Convention le 31 janvier 1794. Après l’intervention du Comité de salut public, ils sont libérés.

Le 3 février 1794, leurs élections sont validées et ils sont admis à la Convention nationale. Jean-Baptiste Belley devient ainsi le premier député noir de l’histoire de France. Le lendemain, Louis-Pierre Dufay défend devant les députés la liberté générale proclamée à Saint-Domingue. La Convention vote alors l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, du moins en principe.

Un député engagé pour l’égalité

Le 8 février 1794, Belley prend la parole à la tribune. Il accuse les représentants du lobby colonial d’avoir agi contre la délégation de Saint-Domingue et demande des poursuites après leur arrestation. Son rôle ne se limite donc pas à sa présence lors du vote abolitionniste.

Il poursuit son activité parlementaire après 1794. Il siège à la Convention, puis au Conseil des Cinq-Cents sous le Directoire. Il y défend l’égalité entre les citoyens des colonies et ceux de l’Hexagone.

Un portrait réalisé en 1797 par Anne-Louis Girodet donne une dimension durable à sa figure publique. Belley y apparaît debout, vêtu comme un représentant de la République, appuyé sur un buste de Guillaume-Thomas Raynal, philosophe des Lumières connu pour ses dénonciations de l’esclavage et des violences coloniales. La composition le montre comme un responsable politique français, et non comme une figure subalterne ou exotisée.

Retour à Saint-Domingue, arrestation et mort en détention

À Saint-Domingue, Toussaint Louverture s’impose progressivement comme l’homme fort de la colonie. L’esclavage demeure aboli et la colonie reste officiellement française, mais son autonomie augmente. En 1801, une Constitution nomme Toussaint Louverture gouverneur à vie.

Jean-Baptiste Belley ne soutient pas initialement Toussaint Louverture. Il estime lui aussi que son pouvoir est devenu trop important et conseille une expédition militaire à Bonaparte. En 1801, le Consulat lui confie une mission de réorganisation de la gendarmerie de Saint-Domingue. Il repart alors avec l’expédition dirigée par Charles Leclerc.

Des instructions secrètes prévoient cependant de désarmer progressivement la population noire et d’écarter de Saint-Domingue les officiers noirs ayant atteint certains grades. En avril 1802, Belley est destitué puis arrêté. Renvoyé en France, il est détenu dans la citadelle de Belle-Île-en-Mer.

Le 20 mai 1802, une nouvelle loi coloniale maintient l’esclavage dans les colonies où l’abolition de 1794 n’avait pas été appliquée. À Saint-Domingue, cette loi ne rétablit pas juridiquement l’esclavage, mais les affrontements reprennent. Après la défaite de l’armée française, Haïti proclame son indépendance le 1er janvier 1804.

Jean-Baptiste Belley ne retrouve jamais la liberté. Il meurt en détention après environ trois ans d’emprisonnement, vers l’âge de 58 ans, sans pouvoir revenir à Saint-Domingue.

Pourquoi Jean-Baptiste Belley reste une figure historique majeure

Le parcours de Jean-Baptiste Belley résume plusieurs enjeux centraux de l’histoire révolutionnaire et coloniale : la traite transatlantique, les discriminations subies par les libres de couleur, les insurrections de Saint-Domingue, l’abolition de 1794 et les reculs politiques du début du XIXe siècle.

Il rappelle aussi que les populations noires de Saint-Domingue n’ont pas été de simples spectatrices des bouleversements révolutionnaires. Elles ont participé aux combats militaires, aux mobilisations politiques et à la redéfinition concrète de la citoyenneté. La trajectoire de Belley, de l’esclavage à la représentation nationale, demeure l’un des témoignages les plus forts de cette conquête inachevée de l’égalité.

FAQ sur Jean-Baptiste Belley

Qui était Jean-Baptiste Belley ?

Jean-Baptiste Belley était un ancien esclave déporté à Saint-Domingue, devenu homme libre, militaire et député à la Convention nationale. Il est considéré comme le premier député noir de l’histoire de France.

Quel rôle a-t-il joué dans l’abolition de l’esclavage ?

Élu pour représenter Saint-Domingue avec Louis-Pierre Dufay et Jean-Baptiste Mills, il entre à la Convention le 3 février 1794. La délégation contribue à faire reconnaître les transformations intervenues dans la colonie, avant le vote de l’abolition dans les colonies françaises le 4 février 1794.

Comment Jean-Baptiste Belley est-il mort ?

Arrêté en 1802 après son retour à Saint-Domingue avec l’expédition de Charles Leclerc, il est emprisonné dans la citadelle de Belle-Île-en-Mer. Il y meurt après environ trois années de détention.

Christiano Btf

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