Histoire

Guadeloupe : les débuts chaotiques de la colonisation française en 1635

Famine, maladies, dépendance envers les Kalinago et guerre de conquête ont marqué l’installation française sur l’île.

La colonisation française de la Guadeloupe débute en 1635 dans des conditions bien plus précaires que ne le laissaient espérer les projets des promoteurs de l’expédition. L’île, montagneuse et couverte de forêts tropicales, n’était ni vide ni inconnue : les Kalinago y vivaient depuis des siècles et circulaient entre les îles des Petites Antilles grâce à leurs pirogues.

Les Français qui débarquent en juin 1635 entendent s’installer durablement. Pourtant, le manque de nourriture, les maladies et l’inadaptation au climat fragilisent rapidement la colonie. Alors que les arrivants dépendent des vivres fournis par les populations autochtones, les relations se dégradent et ouvrent une longue période de guerre de conquête.

La Guadeloupe avant l’installation des Français

À l’arrivée des Européens, la Guadeloupe est habitée par les Kalinago, installés sur l’île entre les XIe et XIIIe siècles selon les estimations rapportées. Ils avaient succédé à d’autres populations autochtones. Leur société reposait notamment sur l’agriculture, la pêche, la chasse et la collecte. La culture du manioc y tenait une place centrale.

Navigateurs expérimentés, les Kalinago entretenaient un réseau d’échanges entre les différentes îles des Petites Antilles. Les Européens les désignèrent sous le nom de « Caraïbes », terme qui aurait signifié « soldat » dans leur langue. Cette appellation a ensuite été étendue à l’ensemble de la région caribéenne.

Avant les dénominations européennes, l’île était appelée Karukera, un nom couramment traduit par « l’île aux belles eaux ». Cette présence ancienne rappelle que la conquête coloniale s’est exercée sur un territoire déjà peuplé, organisé et cultivé.

Christophe Colomb et la première prise de contact européenne

Christophe Colomb atteint la Guadeloupe le 4 novembre 1493, durant son deuxième voyage. Son expédition, beaucoup plus importante que celle de 1492, compte entre 1 200 et 1 500 hommes répartis sur 17 navires. Elle transporte des soldats, des religieux, des semences, des animaux et des provisions : l’objectif est désormais d’établir des implantations coloniales, principalement à Hispaniola.

La veille, Colomb était arrivé à la Dominique, baptisée ainsi parce que l’île avait été aperçue un dimanche. Il nomme ensuite la Guadeloupe Santa Maria de Guadalupe, en référence au monastère de Guadalupe, situé en Estrémadure.

Les membres de l’expédition constatent alors que l’île est habitée. Ils trouvent des villages kalinago abandonnés, ainsi que des habitations et des jardins entretenus. Les écrits du médecin Diego Álvarez Chanca témoignent de cette découverte, tout en nécessitant une lecture prudente. Les Européens interprètent notamment des ossements trouvés dans des habitations comme la preuve d’un cannibalisme kalinago. Or, aucun élément scientifique ou archéologique mentionné ne permet de confirmer cette accusation, qui a par la suite servi à légitimer les attaques contre ces populations.

Malgré cette première arrivée, l’Espagne n’établit pas de colonie permanente en Guadeloupe. Pendant plus d’un siècle, les Kalinago s’opposent aux tentatives d’installation européenne dans les Petites Antilles.

Les ambitions françaises dans les Antilles

Au début du XVIIe siècle, les Caraïbes deviennent un espace de compétition entre puissances européennes. Anglais, Français, Néerlandais et Espagnols cherchent à renforcer leur influence dans la région. Les îles intéressent ces États pour leur position sur les routes commerciales, leurs terres cultivables et les profits attendus des productions tropicales.

La France cherche alors à développer sa puissance maritime et commerciale. Des compagnies reçoivent de la monarchie la charge de conduire l’expansion outre-mer. La colonisation répond à des objectifs territoriaux, économiques, religieux et stratégiques : contrôler des espaces, développer les échanges, diffuser le catholicisme et rivaliser avec les puissances concurrentes.

Des Français sont déjà établis à Saint-Christophe, aujourd’hui Saint-Kitts, depuis 1625 autour de Pierre Belain d’Esnambuc. L’île devient une base de départ pour de nouvelles expéditions. La Compagnie de Saint-Christophe, confrontée à des difficultés financières, est remplacée en 1635 par la Compagnie des îles d’Amérique. Celle-ci obtient notamment le droit de prendre possession des îles qui ne sont pas colonisées par une puissance chrétienne européenne, sans considération pour les populations autochtones qui les occupent déjà.

L’expédition de 1635 et le débarquement à la Pointe Allègre

Charles Liénard de l’Olive et Jean du Plessis d’Ossonville, déjà familiers des Antilles, portent un projet de colonisation de la Guadeloupe. La Compagnie des îles d’Amérique finance l’entreprise et les autorise également à coloniser la Dominique et la Martinique. Les deux hommes sont désignés associés et futurs gouverneurs.

Le 25 mai 1635, environ 500 hommes quittent Dieppe. Parmi eux figurent des colons, des engagés liés par contrat pour plusieurs années et quatre missionnaires dominicains. Raymond Breton fait partie de ce groupe. Il établira plus tard un dictionnaire caraïbe-français et développera des relations suivies avec les Kalinago.

Après un arrêt en Martinique le 25 juin, l’expédition poursuit sa route. Les reconnaissances y ont souligné l’importance des reliefs et la présence de serpents venimeux, ce qui conduit les colons à privilégier la Guadeloupe. Ils y arrivent le 28 juin 1635, à la Pointe Allègre, au nord de la Basse-Terre.

Les premiers jours sont consacrés au déchargement des navires, à l’édification d’une chapelle, à la célébration d’une messe et à la construction de fortifications. Les contacts initiaux avec les Kalinago passent notamment par l’échange de vivres et par la recherche d’informations sur le territoire. Les autochtones ne semblent pas immédiatement hostiles, sans doute parce qu’ils ne pensent pas que les Français souhaitent rester.

Famine, maladies et dépendance envers les Kalinago

Le projet colonial se heurte vite à une réalité brutale. Les vivres prévus sont insuffisants et les cultures récemment plantées ne peuvent pas nourrir la colonie à court terme. Les Français dépendent donc des aliments apportés par les Kalinago.

Le climat, auquel les nouveaux arrivants sont peu habitués, affaiblit les troupes. Les maladies se propagent et la famine s’aggrave. Jean-Baptiste du Tertre rapporte que certains survivants en viennent à manger des herbes, ainsi que des chiens, des chats et des rats. Une partie importante des colons meurt au cours de cette période.

Cette dépendance nourrit les tensions entre les deux gouverneurs. Jean du Plessis privilégie une démarche diplomatique, soutenue par Raymond Breton. Charles Liénard de l’Olive, lui, se montre davantage favorable à l’usage de la force pour s’emparer de vivres, de biens et de terres. La mort de Jean du Plessis, le 4 décembre 1635, à la suite d’une maladie, laisse L’Olive seul à la tête de la colonie.

De la cohabitation fragile à la guerre de conquête

Au début de 1636, la situation de la Pointe Allègre devient trop fragile. La colonie est déplacée vers le sud, dans la zone de la future Basse-Terre, où se trouvent de l’eau et des jardins déjà cultivés par les Kalinago. Mais cette décision s’inscrit aussi dans une politique de durcissement.

Alors que la nourriture se raréfie et que les Kalinago comprennent que les Français ne repartiront pas, L’Olive décide de les attaquer. Il justifie cette orientation en affirmant que la colonie est menacée. Raymond Breton tente de l’en dissuader, sans succès.

Les affrontements se prolongent durant plusieurs années. Les Kalinago connaissent parfaitement leur environnement et utilisent leurs pirogues pour circuler entre les îles. Les Français disposent cependant d’armes à feu et reçoivent des renforts venus de Saint-Christophe. Progressivement, les Kalinago perdent le contrôle de leur territoire guadeloupéen et se replient notamment vers la Dominique.

Cette histoire s’inscrit dans une dynamique coloniale plus vaste, marquée par l’appropriation des terres et la mise en place de systèmes d’exploitation. Pour approfondir ces mécanismes à l’échelle atlantique, lire comment l’expansion coloniale, l’expropriation et l’esclavage ont participé à la formation du capitalisme.

Le traité de 1660 et l’essor des plantations

En 1660, Français et Anglais se réunissent à Basse-Terre avec une quinzaine de chefs kalinago afin de conclure un traité de paix. Des religieux assurent l’interprétation. Les Kalinago reconnaissent les îles déjà colonisées comme relevant des colons, tandis que la Dominique et Saint-Vincent sont reconnues comme territoires kalinago.

Cet accord intervient dans un rapport de force défavorable aux populations autochtones, dont les effectifs ont été durement touchés. Pour la Guadeloupe, il consolide l’implantation française.

La colonie connaît ensuite des changements de gouvernement. Charles Liénard de l’Olive devient aveugle, puis un gouverneur de transition est nommé avant l’arrivée de Charles Houël. Sous son commandement, les plantations de canne à sucre s’étendent et des Africains déportés sont amenés pour y travailler. Les engagés arrivés en 1635 avaient presque tous disparu, et les nouveaux arrivants ne suffisaient pas aux besoins d’une économie fondée sur une culture exigeante.

L’histoire des débuts français en Guadeloupe éclaire ainsi les liens entre conquête territoriale, famine, violences contre les peuples autochtones et développement d’une économie de plantation. Elle aide également à comprendre certains héritages économiques et sociaux toujours discutés aux Antilles, notamment dans les débats sur la dépendance aux importations et la vie chère. À ce sujet, voir les héritages économiques derrière la vie chère aux Antilles et en Guyane.

FAQ sur la colonisation de la Guadeloupe

Qui vivait en Guadeloupe avant la colonisation française ?

Les Kalinago vivaient sur l’île avant l’arrivée des Français. Navigateurs, agriculteurs, pêcheurs et chasseurs, ils entretenaient des échanges avec les autres îles des Petites Antilles.

Quand les Français se sont-ils installés durablement en Guadeloupe ?

Une expédition française atteint la Guadeloupe le 28 juin 1635, à la Pointe Allègre. Ses membres entendent alors fonder une colonie permanente.

Pourquoi les premiers colons français ont-ils connu une crise aussi grave ?

Les provisions étaient insuffisantes, les cultures ne produisaient pas encore et les maladies se sont répandues. La colonie a dû dépendre des vivres fournis par les Kalinago pour survivre.

Christiano Btf

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