Libye en 2011 : les travailleurs subsahariens pris pour cibles après la chute de Tripoli

Au cœur de la guerre civile libyenne, des ressortissants africains noirs ont été assimilés à des mercenaires de Mouammar Kadhafi, exposant des travailleurs et leurs familles à des arrestations, des violences et des déplacements forcés.
En 2011, la chute de Tripoli et l’effondrement progressif du pouvoir de Mouammar Kadhafi ont ouvert une période de grande incertitude en Libye. Alors que les forces rebelles prenaient le contrôle de secteurs de la capitale, une partie des ressortissants d’Afrique subsaharienne a été confrontée à une accusation particulièrement dangereuse : celle d’être des mercenaires au service de l’ancien régime.
Dans un pays qui comptait alors de très nombreux travailleurs étrangers venus d’Afrique subsaharienne, cette assimilation entre couleur de peau, origine étrangère et soutien militaire à Kadhafi a exposé des civils à des violences, à des arrestations arbitraires, à des pillages et à la peur quotidienne. Le conflit ne se jouait donc pas seulement sur les fronts militaires : il transformait aussi la vie des migrants et des familles noires vivant dans les villes libyennes.
Après la prise de Tripoli, la suspicion vise les Africains noirs
À Tripoli, les lieux emblématiques du pouvoir de Kadhafi, notamment son ancien quartier général de Bab al-Azizia, sont alors investis par les forces ayant participé à l’offensive contre le régime. La guerre n’est pas terminée, Kadhafi est encore en fuite, mais la capitale célèbre déjà la fin de plus de quatre décennies de dictature.
Cette libération s’accompagne cependant d’un désir de retrouver les responsables présumés de la répression et les combattants restés fidèles à Kadhafi. Des rebelles affirment que le régime avait recruté des mercenaires dans des pays voisins. Ils évoquent notamment des documents d’identité portant des noms qu’ils considèrent comme non libyens.
Mais cette recherche de combattants supposés se transforme, selon les témoignages recueillis à l’époque, en une suspicion très large envers les hommes noirs. Des travailleurs, des étudiants, des employés municipaux et des membres de familles installées depuis longtemps en Libye peuvent ainsi être considérés comme suspects sans preuve individualisée.
La situation montre le danger d’une logique de désignation collective en période de guerre : l’appartenance supposée à un groupe remplace l’enquête sur les faits et la responsabilité personnelle.
Une population étrangère déjà installée avant la guerre
Depuis le début des années 2000, la Libye avait attiré une importante main-d’œuvre africaine, dans un contexte de croissance économique. La transcription évoque plus de deux millions de travailleurs originaires d’Afrique subsaharienne présents dans le pays avant le conflit.
Ces personnes ne formaient pas un ensemble homogène. Certaines travaillaient dans la restauration, les services publics ou d’autres secteurs urbains ; d’autres étaient installées avec leurs familles. À Tripoli, des habitants originaires d’Afrique subsaharienne disent ne presque plus sortir, à l’exception de déplacements indispensables ou de la prière, par crainte des agressions.
Les témoignages font état d’insultes assimilant les Noirs à Kadhafi, de jets de pierres, d’intrusions nocturnes dans des logements et de vols. Un restaurateur affirme que son établissement a été fermé et pillé. Ces récits illustrent une vulnérabilité accrue des étrangers noirs dans une ville où des groupes armés effectuent des patrouilles et des interpellations.
Le risque d’être arrêté sans distinction claire
Des brigades rebelles mènent alors des opérations dans des quartiers considérés comme favorables à Kadhafi. Elles cherchent des armes, des partisans de l’ancien régime et des mercenaires présumés. Dans ce contexte, plusieurs personnes interrogées affirment être de simples travailleurs et nier tout rôle dans les combats.
Un universitaire béninois rencontré sur la voie publique est questionné par des hommes armés sur son origine et son activité. Les rebelles concluent, dans ce cas précis, qu’il n’est pas mercenaire. Leur appréciation repose notamment sur des signes physiques qu’ils présentent comme caractéristiques d’un combattant, tels que les marques laissées par le port d’une arme.
Cette scène ne doit pas masquer le problème central : de tels critères informels ne constituent pas une procédure judiciaire. Être noir, étranger, sans passeport ou présent dans un quartier visé pouvait suffire à placer une personne en danger. Des prisonniers maliens déclarent avoir été arrêtés alors qu’ils revenaient du nettoyage d’un commissariat. Ils disent être détenus depuis plusieurs jours et redoutent leur sort.
Le responsable d’un ancien service de renseignement repris par les forces rebelles déclare détenir une centaine de prisonniers, dont plusieurs Africains. Il soutient que les autorités locales doivent déterminer ultérieurement leur situation devant une cour de justice. Or, l’attente en détention, dans une période de transition institutionnelle et de contrôle armé fragmenté, laisse les personnes arrêtées dans une profonde insécurité.
Les difficultés d’une transition après la chute d’un régime sont également analysées dans cet article consacré aux mécanismes des coups d’État et au piège de l’instabilité : la prise de contrôle politique ne garantit pas, à elle seule, le rétablissement immédiat d’institutions capables de protéger tous les civils.
Violences, rançons et violences sexuelles sur la route de l’exil
À 25 kilomètres à l’ouest de Tripoli, à Porsayade, des travailleurs noirs ayant échappé aux arrestations ou aux violences se regroupent dans des conditions précaires. Le lieu est associé aux départs clandestins vers l’Europe avant la chute de Kadhafi. Après le changement de pouvoir, les passeurs ont disparu ou fui, laissant de nombreuses personnes sans solution.
Des témoignages rapportent que des groupes armés rançonnent des hommes et que des femmes sont exposées à des violences sexuelles. Un homme blessé au ventre lors d’un vol est présenté comme ayant survécu grâce à l’intervention d’un passant. Ces éléments décrivent une situation dans laquelle l’absence de protection effective favorise les abus contre une population déjà isolée.
Les violences contre les civils dans les conflits ne peuvent être réduites à un simple désordre inévitable. Elles interrogent la responsabilité des autorités de fait, des groupes armés et des institutions qui prennent le relais de l’État. Les mémoires de guerres et de répressions en Afrique montrent combien les populations civiles restent souvent les premières touchées, comme l’illustre aussi l’histoire de la répression de l’UPC et de la guerre du Cameroun.
Les appels à la protection des travailleurs étrangers
Face aux exactions signalées contre la population noire, l’ONU demande au Conseil national de transition libyen de protéger les personnes vivant sur le territoire. Abdel Hakim Belhadj, alors responsable militaire à Tripoli, reconnaît l’existence de bavures commises par des milices et affirme que les travailleurs étrangers doivent pouvoir vivre et travailler en sécurité en Libye.
Il déclare avoir donné des instructions afin que les combattants distinguent les personnes ayant pris les armes aux côtés de Kadhafi de celles venues chercher un emploi. Des personnes présentées comme des prisonniers de guerre, dont un homme venant du Tchad et amputé après une blessure par balle, sont également montrées dans un hôpital de Tripoli. Les responsables locaux affirment alors ne pas faire de différence de traitement entre prisonniers et combattants révolutionnaires.
Néanmoins, Amnesty International estime que les exactions contre la population noire se poursuivent. L’écart entre les engagements affichés et les témoignages de terrain souligne la difficulté à imposer une discipline commune à des groupes armés nombreux et hétérogènes.
Le camp de Choucha, symbole d’un exil forcé
Pour ceux qui parviennent à quitter la Libye, la frontière tunisienne représente une issue, mais non une fin. Au camp de Choucha, dans le désert tunisien, près de 4 000 réfugiés vivent sous des tentes de fortune depuis plusieurs mois. Selon les éléments rapportés, seuls 15 % d’entre eux doivent obtenir un accueil dans un autre pays.
Une jeune femme née à Tripoli, âgée de 26 ans, attend ainsi son départ pour la Norvège avec sa famille. Sa tante a accouché dans le camp. Ce parcours rappelle que les travailleurs étrangers et leurs proches ne fuient pas seulement les combats : ils fuient aussi l’identification raciale, les menaces, les détentions et l’impossibilité de vivre normalement.
La Fédération internationale des droits de l’homme indique alors que seuls 4 % des réfugiés libyens sont partis vers l’Europe, tandis que la France, l’Angleterre et l’Allemagne ont refusé de les accueillir sur leur territoire.
FAQ
Pourquoi les travailleurs subsahariens étaient-ils accusés d’être des mercenaires en Libye en 2011 ?
Des forces opposées à Mouammar Kadhafi affirmaient que son régime avait recruté des combattants étrangers. Dans le chaos suivant la prise de Tripoli, cette accusation a parfois été étendue à des Africains noirs pourtant présents en Libye comme travailleurs, étudiants ou membres de familles installées dans le pays.
Quelles violences ces personnes ont-elles rapportées ?
Les témoignages évoquent des insultes, des agressions, des vols, des arrestations, des rançons et des violences sexuelles. Plusieurs personnes ont aussi dû se cacher ou fuir vers la Tunisie.
Les autorités de transition ont-elles réagi ?
Le Conseil national de transition a été appelé par l’ONU à protéger la population. Des responsables rebelles ont reconnu des bavures et affirmé avoir donné des consignes pour différencier les civils des combattants présumés. Amnesty International signalait toutefois la poursuite d’exactions.



