Le Bumidom : l’histoire d’une migration ultramarine organisée par l’État

Créé en 1963, le Bumidom a conduit des milliers de Guadeloupéens, Martiniquais et Réunionnais vers l’Hexagone, sur fond de chômage, de déracinement et de profondes inégalités.
Le Bumidom, pour Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer, demeure un épisode majeur de l’histoire sociale des territoires ultramarins français. Créé le 7 juin 1963, ce dispositif a accompagné le départ vers la France hexagonale de Guadeloupéens, de Martiniquais et de Réunionnais, dans un contexte de forte pauvreté, de chômage et de tensions politiques.
Officiellement, l’objectif était double : proposer une issue à des jeunes confrontés à l’absence de perspectives sur leur île et répondre aux besoins de main-d’œuvre de l’Hexagone durant les Trente Glorieuses. Mais pour de nombreuses personnes concernées, l’expérience a pris la forme d’un déracinement durable. Entre promesses de formation, emplois souvent pénibles, isolement et discriminations, le Bumidom a laissé une empreinte profonde dans les mémoires familiales ultramarines.
Des départements français confrontés à une crise sociale
Depuis 1946, la Guyane, la Guadeloupe, la Martinique et La Réunion ont le statut de départements français. Cette départementalisation ne met pas fin aux difficultés économiques et sociales. Dans les années 1950 et 1960, les économies locales restent fragilisées, notamment par leur dépendance à certaines productions agricoles, comme la canne à sucre et la banane.
La concurrence du sucre de betterave menace alors la filière de la canne. Les grèves se multiplient dans plusieurs secteurs. La pauvreté progresse, tandis qu’une population jeune arrive massivement sur le marché du travail. Le chômage peut atteindre jusqu’à 40 % dans les départements d’outre-mer évoqués.
Cette crise sociale se déroule aussi dans un contexte international de décolonisation. Les indépendances et les mouvements anticoloniaux qui s’affirment dans plusieurs régions du monde nourrissent les débats politiques. En Martinique, en Guadeloupe et à La Réunion, des revendications sociales et autonomistes ou indépendantistes prennent davantage de place.
Les difficultés économiques actuelles dans les territoires concernés restent souvent analysées à la lumière de ces héritages. La dépendance aux importations, la concentration de certains marchés et les écarts de niveau de vie font toujours partie des enjeux soulevés dans les débats sur la vie chère aux Antilles et en Guyane.
La création du Bumidom en 1963
Michel Debré, élu à La Réunion, crée le Bumidom le 7 juin 1963. Le dispositif est présenté comme un moyen de lutter contre le chômage ultramarin par la mobilité vers l’Hexagone. Au même moment, la France hexagonale connaît une période de croissance et recherche des travailleurs.
Des campagnes de communication valorisent le départ. La France est présentée comme un espace de formation, d’emploi et d’ascension sociale. Pour de nombreux jeunes, partir apparaît comme une possibilité d’échapper à la misère ou au manque de débouchés. Certains quittent leur île avec un billet aller, sans savoir à quel moment ils pourront revoir leurs proches.
En Martinique, le rythme des départs est parfois décrit comme particulièrement soutenu, avec des avions emmenant régulièrement de jeunes Martiniquais vers l’Hexagone. D’autres effectuent un long trajet en bateau, puis poursuivent leur route jusqu’à Paris en train après avoir débarqué dans le sud de la France.
Au total, 160 000 Réunionnais, Martiniquais et Guadeloupéens auraient quitté leur territoire entre 1963 et 1982 dans ce mouvement migratoire. Cette ampleur explique que le Bumidom soit aujourd’hui étudié non seulement comme une politique de l’emploi, mais aussi comme une transformation démographique et sociale des territoires concernés.
Formation, emplois subalternes et promesses déçues
À leur arrivée, les jeunes ultramarins sont séparés et orientés vers des centres de formation. Les femmes sont fréquemment préparées aux tâches domestiques : cuisine, service, repassage, ménage et entretien du foyer. Des employeurs viennent ensuite recruter des travailleuses pour des postes de femmes de ménage ou de domestiques.
Des témoignages ont établi un parallèle douloureux entre ces modalités de recrutement et la sélection de personnes réduites à leur force de travail. Ce rapprochement exprime le sentiment de déshumanisation ressenti par une partie des personnes concernées ; il ne résume pas toutes les trajectoires, mais il souligne la violence symbolique associée à certaines expériences.
Les hommes sont souvent dirigés vers des emplois pénibles ou des postes peu valorisés, loin des métiers auxquels certains pensaient pouvoir accéder. Les attentes liées à l’administration, aux soins ou à l’enseignement ne correspondent pas toujours aux emplois réellement proposés. Le dispositif alimente ainsi l’idée d’une main-d’œuvre affectée aux fonctions que les travailleurs hexagonaux ne souhaitaient pas occuper.
Le choc de l’arrivée et l’isolement
Le déplacement vers l’Hexagone est aussi un choc culturel et matériel. Le froid, l’éloignement familial, la découverte d’un environnement urbain inconnu et le manque d’accompagnement rendent l’installation difficile. Certaines personnes se retrouvent seules, parfois avec de simples indications de transport, sans logement durable ni réseau de soutien.
Alors qu’elles ont appris à l’école qu’elles sont françaises, beaucoup font face à une autre réalité : elles sont parfois assimilées à des immigrés d’Afrique subsaharienne et ne sont pas reconnues comme françaises par une partie de la population. Le racisme et les discriminations au logement ou dans l’emploi aggravent le sentiment d’exil.
Face à ces difficultés, les communautés antillaises et réunionnaises s’organisent. Les rencontres, les soirées et les solidarités de proximité deviennent des moyens de recréer des liens et une forme de famille de substitution. Ces espaces ne font pas disparaître les blessures, mais ils permettent à de nombreux exilés de rompre l’isolement.
Contestation et conséquences durables
En mai 1968, les bureaux du Bumidom sont saccagés dans un climat général de contestation. Les critiques sont alors explicites : des opposants dénoncent une politique coloniale déguisée, un déplacement organisé des populations et une forme d’exploitation de la main-d’œuvre ultramarine.
Le Bumidom encourage ensuite les regroupements familiaux, ce qui augmente encore le nombre d’Ultramarins installés dans l’Hexagone. Des logements sont construits dans des quartiers populaires, parfois dans des conditions précaires. Pendant ce temps, les départements d’origine perdent une partie de leur jeunesse et de leur population active.
Les conséquences humaines sont graves pour une partie des personnes déplacées. Des témoignages font état de souffrances psychologiques, d’isolement extrême, de suicides et de salaires trop faibles pour financer des retours réguliers au pays. Le congé bonifié est mis en place afin de permettre aux agents ultramarins de rentrer dans leur territoire d’origine pendant deux mois tous les trois ans. Toutefois, cette mesure est perçue comme insuffisante par ceux qui soulignent l’absence de prime d’éloignement pour les Ultramarins vivant dans l’Hexagone, alors que des agents hexagonaux travaillant outre-mer peuvent en bénéficier.
Au début des années 1980, l’augmentation du chômage en France hexagonale modifie le contexte. François Mitterrand met définitivement fin au Bumidom en 1983. Une grande partie de celles et ceux qui étaient partis ne retourne pas s’installer durablement sur son île d’origine, ou ne le fait qu’à la retraite. Certains retours sont eux-mêmes difficiles, avec le sentiment d’être jugé par des proches ou des habitants qui ont pu interpréter le départ comme un abandon.
Pourquoi le Bumidom reste un sujet essentiel
Le Bumidom n’a pas fait disparaître les difficultés structurelles des territoires ultramarins. Il a plutôt déplacé une partie de la population vers l’Hexagone, tout en répondant aux besoins de travail de la métropole. Son histoire éclaire les débats contemporains sur l’égalité réelle, l’emploi, la mobilité contrainte et les relations entre l’État et les outre-mer.
Elle s’inscrit dans une histoire plus longue des rapports de domination et des héritages coloniaux. Les mécanismes de dépendance économique, de hiérarchisation sociale et de circulation contrainte des populations sont également au cœur des réflexions sur l’expansion coloniale, l’expropriation et la racialisation.
Comprendre le Bumidom, c’est enfin reconnaître que derrière les chiffres se trouvent des parcours individuels : des départs précipités, des familles séparées, des attentes déçues, mais aussi des solidarités construites loin du territoire natal. Cette mémoire demeure indissociable des débats sur la vie chère, le chômage et le sentiment d’abandon exprimé dans plusieurs territoires ultramarins.
FAQ sur le Bumidom
Qu’est-ce que le Bumidom ?
Le Bumidom est le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer. Créé en 1963, il a organisé la venue de nombreux Guadeloupéens, Martiniquais et Réunionnais vers la France hexagonale.
Pourquoi le Bumidom a-t-il été créé ?
Le dispositif visait officiellement à réduire le chômage dans les départements d’outre-mer et à répondre aux besoins de main-d’œuvre de la France hexagonale durant les Trente Glorieuses.
Quand le Bumidom a-t-il pris fin ?
Le Bumidom a été supprimé définitivement en 1983, dans un contexte de hausse du chômage en France hexagonale.



