L'humain

De victime à victorieuse : reconstruire sa vie après des abus, un deuil et la dépression

Un parcours de reconstruction marqué par la parole, l’accompagnement, le couple et la foi.

Passer du statut de victime à celui de personne qui se reconstruit ne signifie ni oublier ce qui s’est produit, ni minimiser la violence subie. C’est un chemin souvent long, fait de prises de conscience, de paroles difficiles, de soutien et de décisions prises un jour après l’autre.

Le parcours de Delphine Le Pennec illustre cette réalité. Elle rapporte avoir grandi avec un sentiment de rejet, avoir subi des agressions sexuelles dans l’enfance, puis avoir été profondément bouleversée par la mort de son père alors qu’elle avait 10 ans et demi. Ces blessures, restées longtemps sans mots, ont affecté son rapport à elle-même, à son corps, aux autres et à sa vie conjugale.

Des violences enfouies qui continuent d’agir

Entre 6 et 8 ans, Delphine Le Pennec indique avoir subi des agressions sexuelles répétées de la part d’un proche de la famille chargé de garder les enfants. À cet âge, elle ne disposait ni des mots ni des repères pour identifier ce qu’elle vivait. Les faits ont été comme mis de côté dans sa mémoire, sans disparaître pour autant.

Cette expérience s’est ajoutée à un contexte familial déjà douloureux. Durant la grossesse, son père aurait douté de sa paternité, avant de constater à sa naissance leur forte ressemblance. Même si elle a été aimée par son père, elle décrit le sentiment d’un rejet présent dès le début de son histoire.

La mort de ce père, emporté par un cancer du foie, a ensuite provoqué un effondrement. Encore enfant, elle évoque une profonde tristesse, une perte de goût pour la vie, des idées suicidaires et une tentative médicamenteuse qui n’a pas abouti. Sa mère s’est alors retrouvée veuve avec trois enfants, dont le plus jeune n’avait pas encore un an.

Chez un enfant ou un adolescent, le traumatisme ne prend pas toujours la forme d’un récit clair et immédiatement formulé. Il peut se manifester par une colère intense, une mauvaise image de soi, une grande difficulté avec le contact physique, le repli, une anxiété durable ou des comportements d’évitement. Il ne s’agit pas de réduire chaque souffrance à une cause unique, mais de reconnaître que des expériences non traitées peuvent laisser des traces profondes.

Quand le mal-être devient une identité

Durant son adolescence, Delphine Le Pennec explique avoir cru que son mal-être relevait simplement de son caractère, de son éducation ou de sa pudeur. Elle se décrivait comme très colérique, continuellement dans le conflit et incapable de s’apprécier. Elle portait des vêtements amples pour se cacher et supportait difficilement le regard des hommes ou le fait d’être touchée.

Des paroles reçues sur son apparence ont aussi nourri cette dévalorisation. Elle rapporte avoir été qualifiée de « fille ratée » ou de « garçon manqué », des expressions qui ont renforcé ses doutes sur sa féminité et sa valeur. Or, les jugements sur le corps ou la conformité à une prétendue norme peuvent aggraver des blessures déjà existantes. Une silhouette, une manière de s’habiller ou une personnalité ne définissent jamais la dignité d’une personne. À ce sujet, les préférences physiques ne devraient pas devenir un critère de valeur ou de respect.

Elle décrit également une relation ambivalente à la foi : attachée à Dieu par l’exemple et les prières de sa mère, elle a aussi éprouvé de la colère après la disparition de son père. À 14 ans, lors d’un séjour chrétien, elle dit avoir vécu une expérience spirituelle qui a apaisé son manque affectif. Mais ce soulagement n’a pas fait disparaître instantanément les conséquences de toutes ses blessures.

La vie de couple comme révélateur d’un traumatisme

À l’âge adulte, son mariage a rendu certaines difficultés impossibles à ignorer. Elle aimait son époux et avait choisi cette relation, mais la proximité physique restait source de malaise et de peur. Dans l’intimité, elle explique avoir parfois ressenti son mari comme un agresseur, non en raison de ses actes à lui, mais parce que les violences passées continuaient d’influencer ses réactions.

Ce point est essentiel : les conséquences d’une agression sexuelle peuvent affecter la confiance, le corps, la sexualité et la relation conjugale longtemps après les faits. Cela ne signifie pas qu’une relation est condamnée. En revanche, le silence, la honte et l’isolement peuvent rendre les incompréhensions plus lourdes. La sécurité, le consentement, l’écoute et le respect du rythme de chacun restent indispensables dans tout couple. Aucune origine, aucune culture et aucune relation ne doivent justifier l’emprise, les insultes ou les violences.

En mars 2010, pendant un temps de prière, Delphine Le Pennec dit avoir compris le lien entre son mal-être persistant et les agressions subies durant son enfance. Cette prise de conscience a été douloureuse, mais également libératrice : elle pouvait enfin nommer ce qui, jusque-là, semblait inexplicable.

Mettre des mots sur les maux : une étape décisive

Après cette prise de conscience, elle a choisi d’en parler à son mari puis à des proches de confiance. Elle explique avoir beaucoup pleuré, écrit et verbalisé ce qui avait été enfoui pendant des années. Pour elle, la parole a constitué une forme de libération.

Dire ce qui a été vécu ne suffit pas toujours à réparer un traumatisme, et chacun doit pouvoir choisir à qui, quand et comment se confier. Toutefois, sortir du silence peut permettre de rompre l’isolement et d’obtenir un accompagnement adapté. Lorsqu’une personne se sent en danger immédiat ou traverse des idées suicidaires, elle doit rechercher sans attendre l’aide des services d’urgence, d’un professionnel de santé ou d’une personne de confiance capable de l’accompagner concrètement.

Dans ce parcours, le couple a décidé d’investir dans un accompagnement. Delphine Le Pennec et son époux ont beaucoup échangé, puis ont suivi une thérapie de couple de cinq jours avec des thérapeutes chrétiens au Colorado. Elle souligne aussi l’importance de personnes qui les ont écoutés, encouragés et soutenus dans la durée.

Demander de l’aide n’est pas un aveu d’échec. C’est souvent une manière de se donner une chance de comprendre ses réactions, de remettre des limites là où elles ont été détruites et de reconstruire une relation plus apaisée à soi-même et aux autres. Les blessures émotionnelles non prises en charge peuvent aussi peser sur les proches et sur la vie affective ; les identifier et se faire accompagner peut aider à consolider les relations.

Une nouvelle dépression et le choix d’avancer

Après la naissance de son premier enfant, Delphine Le Pennec a traversé un nouvel épisode dépressif. Pendant près de neuf mois, elle raconte être restée dans sa chambre, dans le noir, parlant très peu. L’allaitement et les chants de louange faisaient partie des rares choses qui la reliaient encore au quotidien.

Dans sa foi, le psaume 23 a pris une place particulière, notamment l’image de la marche dans une vallée sombre. Elle y a trouvé l’idée qu’avancer ne consiste pas à nier les ténèbres, mais à faire un pas après l’autre malgré elles. Cette compréhension est devenue, selon ses mots, une clé pour retrouver de l’élan.

Sa reconstruction ne repose donc pas sur une promesse de guérison instantanée. Elle parle au contraire d’un chemin semé de larmes, d’émotions, de soutien humain, de travail conjugal et de foi. Aujourd’hui mère de deux enfants, elle se décrit comme une femme heureuse, épanouie et libre, sans nier la gravité de ce qu’elle a vécu.

FAQ : se reconstruire après un traumatisme

Pourquoi des violences subies dans l’enfance peuvent-elles ressurgir des années plus tard ?

Un enfant peut ne pas comprendre, ne pas pouvoir raconter ou chercher à mettre à distance ce qu’il a subi. Plus tard, certains événements, une relation intime, un deuil ou une période de fragilité peuvent réactiver des émotions, des peurs ou des réactions corporelles restées inexpliquées.

Parler de son traumatisme est-il toujours nécessaire ?

Il n’existe pas de rythme imposé. Mais pouvoir mettre des mots sur ce qui a été vécu, auprès d’une personne sûre ou d’un professionnel, peut aider à sortir de l’isolement et à mieux comprendre les effets du traumatisme. La personne concernée doit rester maître de ce qu’elle souhaite partager.

Peut-on reconstruire son couple après des blessures liées à des agressions passées ?

Oui, une reconstruction est possible lorsque les deux partenaires peuvent communiquer, respecter les limites de chacun et chercher de l’aide si nécessaire. L’écoute, le consentement et un accompagnement adapté peuvent contribuer à restaurer progressivement la confiance.

Christiano Btf

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